Les intelligences particulières peuvent accéder à un registre de réalité invisible pour les autres
Grégory Delaplace, Les Intelligences particulières. Enquête dans les maisons hantées. Préface de Vinciane Despret. Bruxelles, Vues de l’esprit, 2021.
Publié le 7 février 2026

Photo par Cash Macanaya | Source

“Les historiens trouvent des maisons hantées un peu tout le temps, et les ethnographes un peu partout” (IP,22) affirme l'anthropologue Grégory Delaplace. En Europe, entre 1850 et 1950, les cas de maisons hantées [1] semblent se multiplier (IP,53), à tel point que même la science s'y intéresse et investit intensément l'étude de ces lieux suppposés hantés (IP,23).

En figure de proue, la Society for Psychological Research (SPR), une société savante fondée à Londres en 1882 dont l'objectif est de soumettre ces cas de maisons hantées, jusqu'alors déconsidérés et ignorés par la science, à un examen "objectif et dépassionné"pour établir des faits scientifiques robustes sur le sujet. En 1885, c'est à Boston, aux Etats Unis, que sa petite soeur, l’American Society for Psychical Research, s'établit.

Très vite, les enquêteurs de la SPR anglaise sont sollicités par un grand nombre de particuliers pour qu'ils documentent et expliquent les phénomènes qui se déroulent chez eux (IP,28). Mais très souvent, c’est la déception qui est au rendez-vous. Le positionnement des enquêteurs de la SPR ne répond pas du tout aux attentes de ceux qui les sollicitent, et de nombreux cas sont classés sans suite.

Chaque chapitre du livre déroule un cas précis de "hantise" [2], parmi ceux confiés à l’ambitieux et rigoureux Donald West, enquêteur pour la société entre 1946 et 1949.

Donald West (Credit: Institute of Criminology, Cambridge) | Source

C’est à partir de la description de ces enquêtes - leur dispositif et leurs (non-) conclusions - que Grégory Delaplace propose :

  • une “théorie des apparitions” (dimension anthropologique) : Comment se manifestent les fantômes dans les maisons hantées anglaises de l’après-guerre ? A quel type d’apparitions les Anglais font face ? En contribuant à documenter les phénomènes d'apparitions, Grégory Delaplace propose de définir ce qui caractérise en général une apparition.

  • de "restituer à travers les enquêtes de West un moment de l’histoire des sciences psychiques et donc, très modestement, de l’histoire des sciences en général" (dimension historique) : "ce moment où les maisons hantées cessent d’être considérées comme des lieux de savoir pertinents, faute de fournir aux enquêteurs des faits suffisamment authentifiables" (IP,33). Pour quelles raisons l’apparition des fantômes ne semblent jamais pouvoir faire l'objet de faits scientifiques recevables ?

Le sujet du livre est donc autant les maisons hantées anglaises que la SPR elle-même. (IP,67)

Voici les 12 idées que je retiens de son enquête.

1. Les maisons hantées anglaises sont le théâtre d'une inquiétante étrangeté

2. L'apparition pose un problème de qualification (à quoi a-t-on affaire au juste ?)

3. L'apparition ouvre une brèche dans le monde, un espace spéculatif

4. L'apparition d'un fantôme exige une enquête

5. Les maisons hantées ont été considérées par la SPR comme un potentiel "lieu de savoir"

6. Les avancées scientifiques n'ont pas mis à l'écart les fantômes, au contraire !

7. Aucune enquête ne permet de qualifier les apparitions dans les maisons anglaises

8. Il est impossible d'enquêter scientifiquement sur les fantômes pour la SPR

9. Les fantômes sont insaissisables, ils déjouent tout attendu en matière de comportement

10. La SPR renonce à son ambition première et se détourne du spiritualisme pour rejoindre la parapsychologie

11. Les apparitions de fantômes sont des expériences collectives permises par un individu singulier

12. Cohabiter avec les fantômes, c'est consentir à habiter le monde en étranger

1. Les maisons hantées anglaises sont le théâtre d'une inquiétante étrangeté

Quel genre de phénomènes ou d'expériences invitent certains habitants de l'Angleterre à suspecter que leur maison est hantée, et à faire appel à un enquêteur de la SPR ?

Ces personnes vivent des situations dans leur maison qui semblent familières au premier abord mais qui finissent par se révéler "tout à fait étrangères" (IP,43). Il y a toujours quelque chose qui cloche. Parfois, ça ne tient qu’à “un simple détail, discret et imperceptible de prime abord, mais frappant et mémorable dès que les témoins le remarquent” (IP,46). Ces apparitions étranges suscitent alors l'inquiétude chez les occupants [3].

Qu’est-ce qui rend donc étrange ces situations auxquelles ces témoins sont confrontés ?

  • Ce sont des expériences ou des interactions où il se passe “toujours quelque chose d’aberrant dans leur déroulement” (IP,51). Les témoins font face à des individus ou de silhouettes qui se comportent vraiment bizarrement. Ils peuvent se déplacer “de façon insensée ou impossible, et disparaissent de manière plus ou moins contre-intuitive” (IP,51), ils tendent les bras ou sourient sans raison apparente, ils restent mutiques quand on les interpelle, ils utilisent des signes à contre-emploi (IP,48). C'est ainsi dans le comportement où l'étrange se situe plus que dans leur apparence, comme pour les apparitions d'ovnis (IP,49).

  • Dans d’autres situations, ce qui paraît anormal et troublant, c’est que s’il y a bien des actions - qui sont perceptibles par les témoins, comme des coups frappés sur les murs, des bruits de pas ou des voix, des mouvements d’objets à travers la pièce, des sensations tactiles ou des phénomènes olfactifs - elles sont dépourvues d’agents (IP,52). Pourtant, ce sont des phénomènes qui ne peuvent pas “arriver tout seul”, ils doivent nécessairement faire l’objet d’un agent (IP,57).

  • Parfois, c’est une perception “incomplète” de ces phénomènes qui interpelle : “les témoins sentent ou entendent des choses qu’ils ne voient pas, ou au contraire voient des choses anormalement silencieuses” (IP,58),

  • ou encore une perception "désaccordée" (IP,58) : ce qui est perçu par les différents sens de façon simultanée n'est pas cohérent (par exemple, sentir la présence d'un petit animal et entendre des bruits lourds métalliques).

La maison, perçue et vécue auparavant comme un lieu intime et familier, devient un lieu "dis-habituel" (IP,125), à mesure que les apparitions se multiplient ou/et se trouvent confirmées par d'autres.

Image d'un fantôme, produite par une double exposition en 1899, The National Archives UK | Source

2. L'apparition pose un problème de qualification (à quoi a-t-on affaire au juste ?)

“Les témoins s’avèrent en effet incapables de qualifier ce en présence de quoi ils se trouvent” (IP,45)

Les personnes qui sont confrontées à ces situations n'ont pas les mots pour décrire ce qui leur arrive, car ils n'ont jamais vécu rien de pareil ! Ils utilisent des formules comparatives : "c'est comme si quelqu'un ..." ou “les pas entendus dans l’escalier ne peuvent pas êtres des pas car trop bruyants" (IP,45).

Les apparitions semblent prendre des formes différentes selon les régions du monde. C'est ce que Grégory Delaplace a pu observer notamment en Mongolie sur le terrain : il a travaillé sur les apparitions de "choses invisibles" comme les nomment les Mongols (IP,63).

“On ne trouve pas en Mongolie de descriptions de silhouettes ..on trouve en revanche des récits de bruits métalliques, d’odeurs de friture, de flammes dansant au loin ou de chuchotement de personnes semblant parler dans une langue inconnue, autant de choses qu’on ne trouve pas dans les archives anglaises... mais elles sont inquiétantes pour les mêmes raisons" (IP,64)

Ce qu'il y a de commun dans les histoires mongoles, anglaises d'apparitions, et les autres récits décrits par différents ethnographes à travers le monde, c'est toujours une expérience vécue comme inquiétante et l'impossibilité de qualifier ce à quoi on a affaire (IP,64), "un écart irrémédiable - entre leur perception et leur qualification" (IP,62).

Les “fantômes” anglais ne seraient donc qu’un cas particulier d'apparitions (IP,65).


3. L'apparition ouvre une brèche dans le monde, un espace spéculatif

Ce défaut de qualification ouvre un “espace spéculatif inquiétant : on ne sait plus bien de quoi le monde est fait". Il devient possible que certaines choses invisibles puissent exister "dont on ne suspectait pas la présence et dont on ne connait pas encore précisément les intentions ou le régime d’existence" (IP,59).

"Les apparitions se conçoivent avant tout comme des moments où la réalité vient à se fissurer et demande à être réévaluée, invitant alors les témoins - et peut etre meme, nous autre lecteurs - à envisager l’hypothèse que certaines choses invisibles puissent exister." Philippe Baudouin, Apparitions. Les archives de la France hantée, Gallimard, 2021, p.9

Les témoins "se trouvent soudain confrontés à une épreuve", à un point de non-retour : plus rien ne sera jamais plus comme avant, même dans les contextes où l’existence des fantômes semble être acceptée, comme en Islande par exemple[4].


4. L'apparition d'un fantôme exige une enquête

Parce qu'on ne sait pas à quoi on a affaire, il faut enquêter pour déterminer, qualifier ce en présence de quoi on se trouve. Ce sont les individus concernés par ces phénomènes qui démarrent cette enquête, ils n’attendent pas l'arrivée des policiers ou des enquêteurs de la SPR pour tenter de comprendre ce dont il s'agit Dans cette enquête préliminaire partagée aux enquêteurs, ils prennent soin de détailler toutes les différentes causes possibles ainsi que les raisons pour lesquelles ils les ont écartées (IP,46).

Le chapitre 2 donne un aperçu de la pluralité des institutions et des modes d'enquête disponibles, à la fin des années 40, pour venir enquêter dans les maisons hantées de l’Angleterre de l’après guerre. Les enquêteurs de la Société pour la recherche psychique sont en effet loin d’être les seuls à s'être intéressés à ces phénomènes depuis la fin du XIXe siècle.

La démarche de Grégory Delaplace est donc une "enquête à propos des enquêtes" (IP,66) pour qualifier les apparitions dans les maisons anglaises de l'après-guerre. En analysant les archives de la SPR, il cherche à répondre aux questions suivantes : Qu'est-ce qui caractérise ces enquêtes ? Le mode d'enquête peut-il "aider à comprendre ce qu’une “apparition” peut être" (IP,66) ? De quoi était-il effectivement question dans ces maisons hantées ?

Le travail de Grégory Delaplace consiste à "rouvrir les enquêtes là où elles ont été trop vite conclues, les suivre à la trace (...) de reprendre les récits, en ravivant les incertitudes et, surtout, de faire sentir la texture particulière de chacune de ces expériences de présence, la tessiture des affects que ces présences suscitent, la perplexité quant à leur qualification et, plus encore, d’honorer l’intelligence de ceux qui se sont trouvés confrontés au défi de ces énigmes” Vinciane Despret (IP,13)

5. Les maisons hantées ont été considérées par la SPR comme un potentiel "lieu de savoir"

Dès sa fondation, l'ambition de la SPR est de démontrer la réalité objective de certaines apparitions, au milieu des nombreuses supercheries ou hallucinations. La SPR veut enquêter “sans préjuger ni présupposé” selon ses termes.

Elle se distingue ainsi des associations spiritualistes (bien que la SPR émane du mouvement spiritualiste) et s'y oppose même de façon explicite en terme de posture et de méthodes (IP,102). Toutes les associations spiritualistes ont en effet foi en l'existence du monde des esprits et la possibilité de communiquer avec l'au-delà (IP,102). Pour mener l'enquête, elles font alors appel à des médium (IP,93). "L’enjeu [de la SPR] est précisément de mettre à l’épreuve ce que les spiritualistes eux-mêmes tiennent déjà pour acquis. La Société s’intéresse elle aussi aux phénomènes de survivance et de médiumnisme, mais elle s’y intéresse comme objet et non comme moyen de l’investigation : la preuve (éventuelle) de l’existence des esprits et de la possibilité de communiquer avec eux n’est pas pour les enquêteurs psychiques le point de départ et le moyen de l’enquête, c’est précisément son enjeu - ce qu’il reste à démontrer”. (IP,103)

En menant ses enquêtes, la SPR entend aussi "répondre au mépris que les sciences physiques affichaient vis à vis de phénomènes spiritualistes" (IP,95) qu'ils déconsidèrent, ignorent, relèguent aux domaines de la croyance et de la superstition. Pour les membres de la SPR, si on ne peut pas prendre pour argent comptant les témoignages d'apparitions, on ne peut pas pour autant les ignorer 🔗.

"Rejeter sans examen tout ce qui est raconté sur les maisons hantées serait aussi absurde que tout accepter sans examen" Flammarion Camille, Les maisons hantées. En marge de la mort et son mystère, Flammarion, Paris, 1923

Soumettre ces témoignages à un examen scientifique rigoureux permet de ne pas délaisser le traitement et le narratif autour de ces phénomènes aux associations spiritualistes (IP,105) et constitue une opportunité pour étendre la connaissance scientifique du monde. A cette époque, l'avancée de la science a par ailleurs permis de rendre visible plein de choses invisibles, comme les microbes ou l'électricité (IP,70).

La SPR veut donc bâtir une science “comme les autres”, qui répond aux exigences de l’objectivité scientifique, en développant un cadre méthodologique scientifique robuste (IP,68). Les savants de la SPR ne sont pas les premiers dans l'histoire à avoir eu une telle ambition[5].


6. Les avancées scientifiques n'ont pas mis à l'écart les fantômes, au contraire !

“L'avènement d’un matérialisme moderne et surtout l’adoption d’un rationalisme scientifique n’ont rien fait, dans l’histoire de l’Europe notamment, pour réduire l’importance des fantômes et annuler la possibilité que les maisons soient hantées. Au contraire, plus les humains se dotent de moyens sophistiqués pour explorer l’invisible, plus semble grandir l'espoir de pouvoir enfin comprendre et documenter les présences domestiques des morts." (IP,23)

La fin du XIXe siècle et la première partie du XXe sont une époque avec de grandes découvertes scientifiques majeures et de développements techniques et industriels fulgurants. C'est aussi l'époque de la vague du spiritisme, des mediums et des tables tournantes. Des scientifiques comme Thomas Edison, Pierre et Marie Curie ou encore Camille Flammarion se sont tous intéressés et investis dans l'étude des phénomènes psychiques. A la fin du XIXe siècle, Thomas Edison, qui a inventé entre autre le phonographe et l'ampoule électrique à incandescence, veut développer un appareil permettant de communiquer avec les morts, en enregistrant les voix et les sons. En 1904 Pierre Curie rejoint le Groupe d'études des phénomènes psychiques, qui “conduit une recherche strictement scientifique, “sans parti pris d’affirmer ou de nier” [6] et participe plusieurs années avec sa femme Marie au programme de recherche autour medium italienne Eusapia Palladino.

Chaque nouvel appareil technologique peut devenir un nouveau canal de manifestation des fantômes. Electricité, radio, téléphone, télévision... il parait même que les voitures connectées d'aujourd'hui peuvent les détecter !



Dans une nouvelle de l'autrice britannique Jeannette Winterson tirée de son recueil Ghost Stories (Grove Press, 2023), c'est à travers une application d'un nouveau genre qu'un fantôme se rappelerait à son ex-femme (la nouvelle s'intitule App-arition). C'est une application qui permet de fabriquer un deadbot, un être virtuel qui prend la forme et se comporte comme une personne défunte après avoir été nourrie avec ses données personnelles (échanges textuels, photos, vidéos, audios...). Un type d'application qui existe réellement aujourd'hui (voir Replika, Here-After-AI, Storylife). C'est la soeur du personnage qui a eu l'idée d'installer une telle application sur son téléphone pour l'aider dans son deuil. Sauf que le mari décédé était en réalité un connard qui violentait sa femme. Le voilà qu'il se met à harceler notre héroïne à travers l'application : messages incendiaires et répétitifs, appels en plein milieu de la nuit. Je trouve ce choix malin de la part de l'autrice car l'ambiguité, le doute - qui est un ressort central dans les histoires de fantômes - est amplifié ici avec l'usage de l'application. Est-ce que ces manifestations sont la simple reproduction du type d'échanges qu'entretenaient les deux individus avant le décès (ce qui est le but précisde l'application) ou bien est-ce vraiment son esprit qui a pris possession du téléphone pour continuer à la harceler après sa mort ? Est-ce un fantôme métaphorique ou un fantôme littéral ?

Jeanette Winterson, Night Side of the River: Ghost Stories, Grove Press, 2023 | Source


7. Aucune enquête ne permet de qualifier les apparitions dans les maisons anglaises

A la fin des années 1930, le philosophe John Dewey a proposé une théorie générale de l’enquête. Toutes les enquêtes qu’elles soient scientifiques, judiciaires, quotidiennes suivent toutes le même déroulé constitué de 5 étapes :

  • Rencontre d'une situation indéterminée, du doute
  • Identification de ce qui pose problème
  • Emission d'hypothèses
  • Test des hypothèses par expérimentation
  • Résolution du problème

Les enquêtes sur les maisons hantées suivent donc ce même déroulé mais butent sur la dernière étape. “C’est pourtant précisément le résultat attendu d’une enquête par ceux qui l’engagent ou qui la sollicitent : en permettant de passer d’une situation incertaine à une situation (de nouveau) certaine, elle apporte une résolution au problème qui avait émergé” (IP,122).

Non seulement les enquêteurs de la SPR ne sont pas capables de qualifier ce que sont ces apparitions, ces présences dans ces maisons mais ils refusent précisément de le faire ! (IP,101) Pour développer une théorie sur ce que peut être ces apparitions, ils doivent dans un premier temps collecter un maximum d'éléments. Ils délivrent donc des diagnostics volontairement évasifs. Les enquêteurs de la SPR savent donc par avance qu'ils ne seront pas en mesure de satisfaire les attentes des particuliers chez qui ils se rendent.

Aucune enquête en réalité, y compris celles réalisées par les associations spiritualistes, n'est capable d'apporter une réponse satisfaisante (IP,126). Les habitants des maisons hantées restent dans l'incertitude et l'inconnu.


8. Il est impossible d'enquêter scientifiquement sur les fantômes pour la SPR

La science "échoue à se saisir des fantômes et à rendre raison de la matière ou des principes de leurs apparitions” (24)

Car non seulement les fantômes se manifestent de façon aléatoire, impromptue, spontanée, fugace (IP,125) mais de surcroit, ils n'apparaissent pas à tous de la même manière (IP,126).

Par conséquent, il n'est pas possible ni de prévoir ni de provoquer les phénomènes,  ni de reproduire l’expérience en laboratoire. Il est difficile donc pour les enquêteurs d'observer ces apparitions, de les décrire, de les documenter et de parvenir à déterminer un principe stable à leur sujet. (IP,125)

"Notre rationalité occidentale a décrété que le réel consistait seulement en ce que l'on pouvait voir, toucher et mesurer." Vinciane Despret 🔗

L'étude scientifique des maisons hantées ne peut reposer que sur les témoignages de ceux qui s’y sont vus confrontés. Il est donc nécessaire de faire un tri parmi tous ces témoignages pour distinguer les apparitions de fantômes d'hallucinations. Bien que pour certains membres, une hallucination n'est pas forcément incompatible avec la présence réelle d’un esprit (IP,97).

Pour qu'un récit soit considéré comme recevable, les conditions sont la fiabilité du témoin (critères de genre - les femmes masculines sont considérés comme des témoins plus fiables que les hommes féminins -, classe sociale, niveau d'éducation, état psychologique - est-on en présence de quelqu'un de "nerveux" plus prompt à l'hystérie et l'hallucination?) et une preuve (soit ce récit doit concorder avec celui d'une autre personne, sans concertation au préalable, soit des éléments externes confirment les faits relatés) (IP,73).

Mais dans les années après-guerre, très peu de témoignages correspondent à ces exigences de qualité. La SPR s'inquiète alors de pouvoir en extraire des connaissances scientifiques (IP,33). Pour certains membres de la SPR, Donald West en premier, ces témoignages ne sont qu'un recueil d’”expériences subjectives” qui ne permet pas de répondre aux ambitions d'objectivité scientifique de la SPR (68). Un nouveau débat sur les méthodes à employer pour atteindre cet objectif a alors lieu au sein de la SPR. La SPR a connu beaucoup de frictions dans son histoire (en 1930, l'écrivain et physicien Arthur Conan Doyle, spiritualiste notoire et membre de la SPR, démissione pour protester contre des critères jugés trop restrictifs), et pourtant l'institution (qui existe toujours !) s'est toujours maintenue d'un seul bloc.


9. Les fantômes sont insaissisables, ils déjouent tout attendu en matière de comportement

Cette impossibilité tient au mode d'existence même des fantômes. Si les multiples enquêtes à cette époque échouent à qualifier ce qui se passe dans les maisons hantées anglaises, elles démontrent toutefois que les fantômes sont insaississables. Il est impossible de formaliser les causes et les modes d'apparition (tel fantôme vous hantent de telle façon pour telle raison). Ils apparaissent de façon trop instable, imprévisible. Grégory Delaplace utilise le terme d’inhabitudes pour qualifier cette façon d’apparaitre (bien que leurs manifestations ne soient pas inhabituelles en terme d'occurence) (IP,34). C'est là leur mode d'existence : "les fantômes tendent véritablement à déjouer tout attendu de comportement dans leurs interactions avec les vivants" 🔗.

"Les fantômes, les morts, les esprits semblent toujours devoir déborder les cadres ménagés pour les accueillir" (IP,126). C'est la théorie que Grégory Delaplace développe et explore plus longuement dans son ouvrage suivant La Voix des fantômes.

Grégory Delaplace, La voix des fantômes. Quand débordent les morts, Seuil, 2024 | Source

10. La SPR renonce à son ambition première et se détourne du spiritualisme pour rejoindre la parapsychologie

Par conséquent, les maisons hantées et les apparitions de fantômes sont progressivement laissés de côté par les enquêteurs de la SPR qui n'estiment plus pouvoir répondre à l'ambition scientifique de l'organisation (IP,124).

Pour Donald West, la recherche psychique ne peut se mener qu’en laboratoire. Comme il sait que dans tous les cas, les résultats de ses enquêtes ne seront pas recevables d'un point de vue scientifique, cer dernières n'ont plus vraiment d'intérêt pour lui et il préfère alors se défausser. Il modifie son protocole d’enquête de terrain qui vise désormais à démontrer que les témoins d'apparitions dans ces maisons sont victimes d'illusions ou de supercheries (IP,74).

Dans les années 1950-60, les membres de la SPR ne cherchent plus à valider les hypothèses formulées par les spiritualistes. A l'instar de Donald West (qui devient président de la SPR en 1963), ils vont formuler leurs propres hypothèses, qui rejoignent celles de la parapsychologie fondée par l'américain Joseph Rhine : ces apparitions ne seraient non pas des manifestations d'esprits ou autres entités invisibles mais le produit de capacités extra-sensorielles que possèdent certains humains (ce serait les individus qui provoqueraient consciemment ou inconsciemment les phénomènes). C'était aussi l'avis de Camille Flammarion dès 1923[7].


11. Les apparitions de fantômes sont des expériences collectives permises par un individu singulier

“Ce qui apparaît en un lieu concerne toutes celles et ceux qui l’habitent, bien que certains individus particuliers semblent plus sensibles que d’autres à ces présences” (IP,22)

Les apparitions dans les maisons hantées sont souvent des expériences partagées par plusieurs habitants humains ou non-humains ("les humains ne sont pas les seuls à les [les silhouettes, ou autres formes apparitions] voir, à les sentir : les chiens aboient, les chats feulent et s’enfuient, IP,22). Ces apparitions sont donc perçues de façon collective ce qui rend pratiquement impossible de circonscrire des témoignages, des points de vue indépendants, un autre obstacle à l'application d'une méthode scientifique robuste pour les enquêteurs de la SPR.

Odilon Redon, Il tenait ses yeux fixés sur moi avec une expression si étrange (La Maison hantée), 1896 | Source

Ce collectif d'individus développe une "intelligence particulière" du lieu. C'est l'agencement du lieu et d'un groupe de personnes qui "leur permet de percevoir certains détails du monde qui restent invisibles pour d’autres". C'est en ça que cette intelligence est qualifiée de "particulière" par Grégory Delaplace. Quand "l'association particulière entre ces êtres et ces lieux" cesse, "ce qui s'y passe se dissout" (IP,162). Quand la famille quitte la maison hantée, les nouveaux propriétaires ne sont eux pas hantés, et la hantise de l'ancienne famille ne les suit pas non plus dans leur nouveau lieu d'habitation.

Pour Donald West, ce sont alors des hallucinations collectives qui s'expliquent par le pouvoir de suggestion[8] d'un des individus du groupe (les autres individus du groupe se laisseraient influencer par ce dernier). Pour l'enquêteur de la SPR, l'objectif de l'enquête consiste donc à mener un « diagnostic psychologique » des témoins[9].

Un individu en particulier semble bien en effet être plus affecté, sensible, réceptif que les autres et fait office de catalyseur, de révélateur dans le collectif. Ce que cette personne perçoit permet aux autres de prendre au sérieux voire comprendre d’autres choses que eux aussi ont vu, ressenti. La compétence particulière de cet individu permet de confirmer qu'il y a bien quelque chose de bizarre et d'inconnu qui se passe, et qu'il faut expliquer.

Dans son recueil de nouvelles Ghost Stories (Grove Press, 2023), l'autrice britannique Jeannette Winterson explique qu'elle s'est intéressée "à la manière dont une personne peut libérer le caractère impie d'un lieu, comme le fait Jack Torrance dans The Shining" (11). Dans ses nouvelles Fur Coat et Boots, c'est l'arrivée d'un couple dans une maison de campagne, leur association avec le lieu, qui semblent révéler la présence de fantômes.

Affiche du film The Shining (1980) | Source

Cette "intelligence" n'est pas une faculté intellectuelle, c'est davantage "une sensibilité ou une attention plus aiguisée à certaines réalités discrètes" (IP,207). Une sensibilité et une attention qu'ils ont développé "sans doute en vertu de la position dans laquelle ils se trouvent par rapport aux autres" dans la société : ce sont des femmes, des vétérans, des personnes queer, ... S'ils peuvent "accéder à un registre de réalité" qui n'est pas accessible aux autres, c'est parce qu'ils habitent déjà le monde en étrangers. Ce qui semble ainsi disqualifiant pour les enquêteurs (queerness, extraction basse, nervosité...) semblent qualifiantes pour les témoins.


12. Cohabiter avec les fantômes, c'est consentir à habiter le monde en étranger

Comme aucune enquête ne permet de qualifier les apparitions dans les maisons anglaises, leurs habitants n'ont pas d'autre choix que de "faire avec". Continuer à vivre avec les fantômes, à être les témoins d'apparitions tout en acceptant qu'ils ne savent pas et ne sauront jamais vraiment de quoi il s'agit. Accepter aussi que les personnes extérieures au lieu ne partagent pas la même "intelligence des lieux". C'est une intelligence qui rapproche les membres du groupe mais qui isole des autres (IP,191). Ils évitent d'en parler ouvertement aux autres par crainte de ne pas être compris ou traité de fou hystérique (IP,196). Eux- aussi à leur tour se retrouvent à habiter le monde différemment des autres, en étranger.

"Les habitants des maisons hantées doivent donc s’habituer, en plus de la présence du fantôme, à ne plus tout à fait habiter le même monde que la plupart de leurs contemporains, ou en tout cas de plus y habiter de la même manière." (IP,196) 


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Articles connexes


Notes

Toutes les citations dans le texte sont de Grégory Delaplace sauf mention contraire.

IP = Grégory Delaplace, Les intelligences particulières. Enquête dans les maisons hantées, Vues de l’esprit, 2021.

[1] C'est à cette époque que se popularise la catégorie de poltergheist (IP,54)

[2] La SPR fait la différence entre les cas de "hantise" et les cas de "poltergheist". Les cas de hantise concernent des apparitions furtives suspectées être des hallucinations. Les cas de poltergheist concernent des phénomènes beaucoup plus intenses (des objets qui bougent comme de la vaisselle qui vole, des bruits très forts...) et parfois observables par les enquêteurs eux-mêmes. Dans son livre, Grégory Delaplace se concentre sur les cas de hantises documentés par les enquêteurs de la SPR.

[3] En 1919, Freud théorise le concept d'"inquiétant étrangeté (unheimlich) (traduction français disponible en 1933). Le concept "uncanny valley" est similaire.

[4] "Même dans les contextes où l’existence des fantômes semble être la mieux établie, la plus communément acceptée, comme en Islande par exemple où les interlocuteurs de Christophe Pons ne cessent de s’étonner de son étonnement face à ces choses – « Il y a des morts dans les maisons comme il y a des plateaux avec des fruits ! » (cité par Pons 2002 : 128) –, les apparitions n’en constituent pas moins des atburður, c’est-à-dire des « événements », qui définissent un avant et un après dans la vie des familles chez qui un mort se manifeste (Pons 1998). L’évidence de leur existence atténue à peine le fracas de leur apparition : ils mettent ici comme ailleurs les vivants en demeure de recomposer le monde – de reconsidérer la possibilité que certaines choses invisibles puissent exister, mais aussi de requalifier leur relation avec certains lieux et certaines personnes." 🔗

[5] Philippe Baudouin, Apparitions. Les archives de la France hantée, Gallimard, 2021, p.133.

[6] Philippe Baudouin, Ibid., p.94.

[7] "Aux XVIe et XVIIe siècles que s’élabore une "science des spectres" (Ils sont si nombreux qu’on tente de les inventorier, de les cataloguer, de les recenser), à l’image des travaux de Pierre Le loyer, juriste Angevin, qui entreprend de fonder "une science des spectres aussi assurée que celle des mathématiques"" explique l'historienne Caroline Callard, "Le temps des fantômes– Spectralités de l’âge moderne (XVIe-XVIIe siècle)" 🔗

[8] "Le chargé d’enquête reprend ici à son compte les théories psychologiques du Français Pierre Janet (1859-1947) qui, au tournant du xxe siècle, s’est intéressé à la notion de suggestibilité, indiquant qu’à partir d’un esprit sensible, réceptif ou bien « malade d’hystérie », les « choses les plus invraisemblables » (p. 180) peuvent être validées, du moment qu’un esprit charismatique influence des personnes passives." 🔗

[9] “Dans les récits d’apparition, les témoins savent eux-mêmes qu’ils doivent prendre soin de démontrer qu’ils ne sont ni “imaginatifs”, ni “suggestibles”, s’ils veulent que leur récit apparaisse vraisemblable aux enquêteurs de la Société - comme à n’importe qui d’autre d’ailleurs et même, d’une certaine manière, à eux-mêmes.” (IP)