Les fantômes sont des êtres qui débordent, font apparaître et se font entendre
Grégory Delaplace, La Voix des fantômes. Quand débordent les morts, Seuil, 2024.
Publié le 7 février 2026

Photo par Kevin Escate | Source

Partout, dans toutes les cultures et à toutes les époques, les vivants semblent confrontés à des apparitions de fantômes. C’est ce que constate l’anthropologue Grégory Delaplace. Des récits de fantômes récoltés auprès des Dörvöd, peuple mongol dans les montagnes de l’extrême nord-ouest du pays (son terrain de recherche au début des années 2000) aux maisons hantées de l’Angleterre victorienne, Grégory Delaplace s’intéresse aux différentes formes de manifestation des fantômes, ce qu’ils exigent de la part des vivants et comment ces derniers réagissent.

La philosophe belge Vinciane Despret a montré dans son ouvrage Au bonheur des morts (2015) comment les morts[1] peuvent s’inviter dans la vie des vivants et faire agir ces derniers. Grégory Delaplace s’intéresse lui à des morts un peu plus insistants, qui “déferlent” dans nos vies, qui réclament, qui rechignent et qui prennent beaucoup plus de place. Comme Vinciane Despret, Grégory Delaplace prend ces apparitions au sérieux. Pour lui, c’est précisément le job des ethnographes et des anthropologues que d’observer et de décrire, sans prendre position, ce qui arrive aux humains et comment ces derniers se comportent, réagissent, à travers le monde, dans différentes cultures. Et force est de constater que les fantômes sont des “choses qui arrivent”[2] à de nombreux humains ! Et qu’ils y croient ou pas, ils n’ont pas d’autre choix que de “faire avec”. La question à se poser n’est donc pas si les fantômes existent ou s’ils n’existent pas, mais comment ils existent 🔗.

"Les fantômes ne sont pas moins crédibles que la société ou la culture, c'est une réalité qui affecte, qui organise" 🔗

Pour tenter de définir ce qu’est un fantôme, la façon dont il peut exister (son mode d'existence), Grégory Delaplace prend pour point de départ le cadre duquel ils semblent émerger à travers le monde : les rituels funéraires. 

Voici les 11 grandes idées que je retiens de son enquête.

1. Les rituels funéraires permettent de façonner l'existence des morts, de les éduquer

2. Les fantômes sont des morts qui refusent la place qu'on leur façonne, ils débordent des cadres prévus par les rituels funéraires

3. Les fantômes peuvent déborder même quand ils sont les bienvenus

4. Les rituels funéraires ont été inventé pour cadrer l'existence débordante des morts

5. L'existence des morts et des fantômes précèdent les rituels funéraires : l'humanité est née hantée

6. Les fantômes font apparaître et exigent des choses des vivants

7. Les fantômes trouvent toujours une voie.x pour se faire entendre

8. Prendre soin des fantômes, c'est prendre soin des vivants

9. Le fantôme est appelé à devenir le personnage principal de notre monde

10. Prendre au sérieux les fantômes en tant qu'êtres

11. Etre plus attentifs aux présences invisibles qui nous entourent

1. Les rituels funéraires permettent de façonner l'existence des morts, de les éduquer

"Etre mort, c’est comme tout, n’est-ce pas ? Ça s'apprend.” (VF,24)

A travers les rituels funéraires, chaque société façonne ses morts comme un certain type de personne ayant un rôle à jouer dans la société des vivants. Et chaque société a son idée sur le type de personne que les morts doivent devenir ! Ils doivent être plus ou moins présents, actifs, compétents, tenir certains rôles mais toujours avec l’objectif d’être utiles aux humains. Les morts sont ainsi “modelés selon les besoins des vivants”.

Pour certains morts, le programme est dense ; désormais promus au statut d’ancêtre, ils sont chargés de veiller, protéger, d’accompagner les vivants.

Les ancêtres de la famille Fa sont appelés à la rescousse pour protéger Mulan qui part à la guerre (Mulan, Disney, 1998)

Pour d’autres, il ne sont pas appelés à jouer le moindre rôle. Dans la société française urbaine, par exemple, on se préoccupe davantage du devenir des vivants que des morts. Les rituels funéraires visent plutôt à accompagner les vivants que les morts : comment surmonter l’épreuve, comment continuer à vivre ? Les rituels funéraires doivent permettre aux gens de “faire leur deuil” (VF,149).

Autre exemple, chez les Mongols Dörvöd, il n’y a pas d’ancêtre. Il n’y a pas d’existence posthume prévue pour les morts (VF,140). Les rituels funéraires doivent permettre en effet de les oublier le plus rapidement possible. Ces derniers s’empressent d’effacer le défunt des mémoires par l’entremise d’“un rituel spécifique, appelé sans ambiguité “expédier l’âme” (..) il est [aussi] interdit de prononcer le nom des défunts pour les enfants ni de nommer leurs propres enfants avec ce nom” (VF,149). Si le mort persiste (en se manifestant dans un rêve par exemple), de nouveaux rituels sont mis en place pour que le lien se brise définitivement entre le défunt et le vivant[3].

Dans les cultures qui dessinent une nouvelle existence pour les morts, les rituels funéraires sont qualifiés de véritables dispositifs pédagogiques : les morts sont traités comme des enfants, qu’il faut socialiser, éduquer à leur nouveau rôle. Chez le peuple Sora, dans l’est de l'Inde, et dans diverses sociétés amazoniennes, le mort est perçu comme un être informe, indiscipliné à qui il faut ré-apprendre à parler, à se tenir, à agir, avec l’aide de chamans ou médium (les deux termes sont utilisés de façon synonyme dans le livre).


2. Les fantômes sont des morts qui refusent la place qu'on leur façonne, ils débordent des cadres prévus par les rituels funéraires

"Le fantôme est la figure par excellence du mort qui se rebiffe" (VF,134)

Si la plupart des morts se tiennent très bien, c’est-à-dire ne remettent pas en question la place que les vivants leur assignent, certains morts eux résistent à devenir ce que les vivants voudraient qu’ils soient et refusent de faire ce qui est attendu d’eux (VF,134). C’est ce que les ethnographes constatent à travers le monde dans différentes cultures et à différentes époques. 

Ces morts sont un peu comme les enfants, rappelle Grégory Delaplace : “Aucun parent ne peut prétendre décider du genre de personne que son enfant deviendra, aussi intensément qu’il puisse désirer façonner ses goûts, son caractère, ses habitudes ou ses manières d’être. Pas d’éducation sans garnement, et les morts aussi peuvent…se montre[r] volontiers récalcitrants” (VF,33).

Pour l’anthropologue Claude-Lévi Strauss, les enfants et les morts sont précisément liés car ce sont deux catégories d’êtres indisciplinés. Ce n’est donc pas un hasard si lors de la fête d’”Hallow-Even” qui marquait le déferlement des défunts parmi les vivants, devenue Halloween, les enfants jouent les morts à persécuter les adultes en échange de cadeaux (trick or treat). Car on ne peut pas ignorer les morts - a fortiori à cette période de l'année quand la frontière entre le monde des vivants et le monde des morts commence à s'estomper - on ne peut pas les vaincre, il faut négocier avec eux. “On agit sur les morts par l'intermédiaire des enfants et, en comblant les morts, on gâte les enfants” (VF,65).

"Hallowe’en is not merely a night of masks and sweets. It is humanity’s oldest conversation — between fear and joy, life and death, the living and the dead. And every year, beneath the harvest moon, we answer it again" 🔗.

Halloween costumes. 29 Oct. 1965 - 31 Oct. 1965. Daily Reflector Negative Collection. 0741-b38-fa-v38.a.96. East Carolina University Digital Collections. https://digital.lib.ecu.edu/8636.

Dans une nouvelle de l'autrice britannique Jeannette Winterson tirée de son recueil Night Side of the River: Ghost Stories (Grove Press, 2023), cette dernière relate son quotidien avec le ou les fantômes qui vivent dans sa maison géorgienne (datant des années 1780) dans le quartier de Spitafields à Londres au Royaume-Uni. Elle compare leur comportement à celui d'un enfant qui a besoin d'attention et les rappelle souvent à l'ordre !

“Only the other evening - just before I sent these pages to the publisher - I was staying at the house when there was a terrific hump on the bed headboard followed by a tremendous racket in the corner room. I shouted at whoever it is - pointing out that I needed to get a good night’s sleep. The entity retreated into sulky silence. I don’t know if you have experienced a ghost sulking - it’s like a child trying to be quiet while doing everything to get your attention. These days, when I enter or leave the house, I greet the ghosts cheerfully, welcoming them, requesting that they behave well - they are my tenants, after all. I understand that they prefer to be out and about at night - but I ask that they do so without involving me.” Jeanette Winterson, "Strange Meetings" in Ghost Stories, Grove Press, 2023, p. 91.

Jeanette Winterson, Night Side of the River: Ghost Stories, Grove Press, 2023 | Source

Grégory Delaplace propose ainsi de qualifier les fantômes comme des êtres qui se manifestent de façon “intempestive”

Ces débordements se manifestent de trois façon différentes :

  • les morts se manifestent alors qu’on ne les attend pas - comme chez les Mongols Dörvöd comme vu précedemment : "les défunts n’ont pas de place dans la société mongole du nord-ouest et pourtant ils continuent à se manifester, à apparaitre, à s’imposer dans des cadres ou leur présence n’est pas prévue ni souhaitée" 🔗
  • ils ne se manifestent pas quand on les attend - il décrit une séance médiumnique dans l’Angleterre où le fantôme convoqué ne se présente pas.
  • ou ils se manifestent mais ni de la façon ni au moment souhaités.

Je trouve la traduction du titre du premier roman (An Unkindness of Ghosts, 2017) de l'autrice américaine Rivers Solomon très adéquat, en tout cas en résonance avec le travail de Grégory Delaplace. L'incivilité, c'est ne pas respecter les règles de vie instituées par la société ou une communauté. Les fantômes sont des êtres qui désobéissent et transgressent !

Rivers Solomon, L'incivilité des fantômes, Aux Forges de Vulcain, 2019 | Source


3. Les fantômes peuvent déborder même quand ils sont les bienvenus

"Mais les vivants doivent rester vigilants car, même dans ces sociétés, les morts menacent toujours de déborder l’existence fantomatique qui leur a été assignée !" 🔗

Dans certaines cultures, l’existence des morts et des fantômes est admise. Leur irruption n’est donc pas nécessairement perçue comme un débordement. C’est le cas en Islande, où il est “banale que les morts viennent livrer des messages spontanément ou via des médiums” (VF,135) à ses habitants[4]. Autre exemple : dans l’Occident médiéval, la présence des fantômes était souhaitée et même encouragée par les clercs religieux eux-mêmes, car ils permettaient “de rappeler aux vivants leur mort prochaine et la nécessité de bien se comporter, d’être pieux “(VF,40) et d’alimenter ainsi le business des indulgences (en gros payer pour réduire son passage au Purgatoire et accéder plus rapidement au paradis au lieu de finir à errer comme une âme en peine, littéralement).

Si l'Eglise catholique au Moyen-Âge reconnaît et encourage la présence des fantômes “dans les quelques mois ou années qui suivent un décès… ils sont censés se dissiper dans l’oubli après cela” et rejoindre la “ communauté anonyme et silencieuse des morts[5]”. Mais les fantômes avaient eux d’autres plans visiblement ! Il faut alors “composer avec des morts qui refusent cet anonymat silencieux, obligeant les vivants, dans les cimetières ou ailleurs, à communiquer avec eux selon leurs propres termes.” (VF,41)

Il n’y a donc jamais aucune garantie que les morts s’en tiennent à ce qui est approuvé, prévu par les vivants. Et ce n’est pas parce qu’il y a des chamans et des médiums que les fantômes se tiennent plus à carreau. Même ces derniers peuvent être débordés par les fantômes et donc ne pas réussir à les contenir ! Les fantômes peuvent donc déborder de tous les cadres, c’est là leur manière d’être, c’est comme ça qu’ils se manifestent, de façon profondément intempestive.


4. Les rituels funéraires ont été inventé pour cadrer l'existence débordante des mort

Les rituels funéraires seraient donc moins un dispositif d’hommage qu’un dispositif préventif de “domestication des fantômes” (VF,46). En les éduquant à tenir le rôle d’ancêtres, on essaye de les contenir, d’orienter leur action pour éviter d’avoir à subir leurs potentielles remontrances dans nos vies

C’est ce que suggèrent les dispositifs de “secondes obsèques” (définies par l’anthropologue Robert Hertz) dans certaines cultures. Dans un premier temps, le cadavre est déposé dans une sépulture provisoire le temps de la décomposition des chairs. Le défunt est alors craint, considéré comme une âme errante, “comme un spectre dangereux, solitaire et agressif, susceptible d’emporter avec lui dans l’au-delà ses proches et ses descendants” (VF,246).  Pendant les premières années, les vivants évitent alors scrupuleusement de s’approcher de cette première tombe individuelle (VF,84). À l'issue du processus de décomposition, les restes du défunt sont transférés dans une sépulture définitive, parfois commune aux “ancêtres” de la famille[6].  Le défunt change de statut : d’âme errante, il devient un ancêtre respecté, célébré, “apprivoisé comme instance protectrice” (VF,84) susceptible d’être invoqué par les vivants. Il n’est plus un individu à part entière, il n’est qu’un ancêtre parmi les autres.

Les rituels funéraires et les institutions associées servent donc à mettre à distance les morts voire à les oublier, “à les vider de leur individualité subjective (...) pour qu’ils nous foutent la paix” 🔗 ! On veut bien qu'ils existent et soient présents en tant que membre du groupe d'ancêtres protecteurs mais pas en tant qu'individu qui aurait quelque chose à redire ou à réclamer !

Dans le film Fantôme utile réalisé par le thaïlandais Ratchapoom Boonbunchachoke (sortie en salles en France le 27 août 2025), une famille se retrouve hantée par plusieurs fantômes, à leur grand désespoir ! Le premier est celui de Nat, la femme décédée du fils March, qui apparait sous la forme d'un aspirateur. Réunis, ils décident alors de continuer leur relation amoureuse, ce qui n'est pas au goût du reste de la famille qui rejette cette relation surnaturelle (ils rejettent la relation mais pas l’existence du fantôme.. dans le film la présence de fantômes n’est pas quelque chose d’inattendu, de surpenant, l'existence et la présence éventuelle de fantômes est admise). Le deuxième est Tok, un ancien ouvrier, victime d'un accident mortel, lors de son service dans l'usine familiale, dirigée par la mère. Il sème la zizanie dans l'usine et effraie les employés.

Face à Tok, la mère lui rappelle pourtant qu'elle a payé pour les funérailles et les nouilles alors pourquoi vient-il les harceler ? Visiblement, ces rituels funéraires n'ont pas suffi à tenir Tok à distance.. Pour chasser ces deux fantômes qui dérangent au plus haut point, la mère fait appel à plusieurs institutions (un chaman pour Tok, un groupe de moines pour Nat), pour qu'enfin ils déguerpissent et laisse la famille tranquille.

Pour se faire accepter par la famille, Nat propose alors de devenir un fantôme "utile" en faisant le ménage, c'est-à-dire en chassant les fantômes qui gênent les vivants. Pour y parvenir, elle se faufile dans les rêves des vivants où ces derniers se manifestent pour les effacer de leur mémoire et détruire leur existence.

Ratchapoom Boonbunchachoke, Fantôme utile (titre original : Pee Chai Dai Ka), 2025 | Source


5. L'existence des morts et des fantômes précèdent les rituels funéraires : l'humanité est née hantée

""Ils étaient déjà là ; ils étaient toujours déjà là. Les humains sont toujours déjà hantés" (VF,245)"

L’idée que les fantômes résultent de rituels funéraires incomplets, qui auraient été perturbés ou ratés, est assez courante. Mais en montrant que les rituels funéraires sont mis en place pour cadrer les morts, et que, malgré la bonne tenue de ceux-ci, ces derniers peuvent continuer à importuner les vivants, Grégory Delaplace affirme l’idée que l’existence des morts et des fantômes précèdent en réalité les rituels funéraires.

"Tous les morts sont des fantômes (...) L’important n’est pas d’éviter qu’ils le soient, car c’est impossible, mais de faire en sorte qu’ils ne le restent pas” (VF,24) "

Cette idée expliquerait l’existence de “tout un ensemble de  rituels magico-religieux ayant pour but d'éviter à l'esprit du mort de revenir hanter les vivants[7]”. Et en particulier les esprits de certains morts qui pourraient s’avérer plus furax que d’autres - parce qu’ils ont été assassinés ou vilipendés de leur vivant par exemple. Tout doit être fait pour empêcher leur existence post-mortem, sous forme de fantôme, pour qu’ils ne parviennent pas à hanter les vivants. Il faut les oublier mais aussi les faire taire jusque dans la mort ! Plusieurs techniques sont possibles : “empalement post-mortem par pieu de bois [pour] fixer de façon pérenne [l’individu] dans son tombeau, comme pour le clouer sur place”, “défunts recouverts par d'immenses blocs de pierre”, “carbonisation du cadavre et répartition des cendres dans divers contenants, mains et pieds coupés pour éviter de déambuler, brique enfoncée dans la bouche pour empêcher une sorte de souffle vital ou malsain de ressortir par la bouche, de prévenir d'éventuelles paroles de malédiction” énumère le médecin légiste et anthropologue Philippe Charlier[8].

Extrait du roman de Catherine Dufour, Les champs de la lune, publié en 2024 chez Robert Laffont (pp. 159-160)

“Les citadins soulunaires ont, pour leurs défunts, une fascination égale à leur répulsion. Ils ne leur marchandent ni les rites ni les pleurs et les chants. Pourtant, ils les redoutent si la mort transformait le personnage le plus affectueux en dragon assoiffé de sang frais. Leurs façons d’honorer un corps sont autant de mises à distance : ils le brûlent et scellent les cendres, ils le plongent dans un puits ou l’emmurent derrière une pierre énorme, d’autant plus énorme que le défunt laisse des regrets. S’il s’agit là de symboles… il s’agit là de symboles, mais ils sont inopérants. Quelle que soit la taille de la pierre tombale, la profondeur du puits ou l’étanchéité de l’urne, les esprits trouvent le moyen de se glisser par un interstice et de revenir parmi les vivants. Les citadins soulunaires les voient partout, dans des rêves, des coupes d’eau ou des miroirs. Ils les entendent chuchoter au fond des sources et parler par la gorge des oiseaux. Ils les aperçoivent dans les rues, la nuit, derrière les amples ruissellements végétaux des cimetières verticaux, parmi les bosquets ou à la cime des arbres, dans l’obscurité des grottes de lave, des latrines, et sur toute la surface : au fond des cratères, en haut des pitons, dans le disque bleu de la Terre et même, volatiles et fuyants, parmi les dégazages colorés."

Catherine Dufour, Les champs de la lune, Robert Laffont, 2024 | Source


6. Les fantômes font apparaître et exigent des choses des vivants

"Le fantôme vit en interaction avec ses contemporains, il "est porteur d’un message, il a toujours quelque chose à demander aux vivants" 🔗 Caroline Callard, historienne, directrice d'études à l'EHESS

Là où les ethnographes se soucient de décrire comment les fantômes apparaissent, ceux qui y sont confrontés se mettent à enquêter sur le pourquoi. Pourquoi tel mort se manifeste-t-il ? Que (me) veut-il ? Qu’ai-je fait ?

"“Il s’agit alors de savoir ce qu’ils demandent ou plutôt ce qu’ils réclament, l’objet de leur tristesse, le motif de leur ressentiment ou de leur colère, ce qui n’a pas été fait pour eux - une sépulture absente ; des rituels qui n’ont pas été réalisés ; une injustice qui n’a pas été réparée ; quelque chose ou quelqu’un qui n’a pas été honoré[9]”. Vinciane Despret"

“Le plus souvent, les morts refusent de “disparaître - ils rechignent à se laisser oublier” (VF,134). Ce n’est donc pas étonnant de retrouver les fantômes même dans les sociétés où ils ne sont pas censés exister, comme chez les Dördöv.

Les fantômes sont souvent liés à une expérience collective traumatique au sein d'une société, d'une communauté, dans une généalogie (disparitions, conflits armés, génocides...). L’anthropologue coréen Heonik Kwon décrit dans Ghosts of war in Vietnam comment les Vietnamiens, qui sont habitués à interagir avec les fantômes, prennent en charge dans de nombreux villages les âmes errantes qui se manifestent à travers les médiums. Ces fantômes sont d’anciens soldats qui réclament pour la plupart qu’on leur offre une sépulture décente. Ils exigent que l’on prenne soin d’eux. 

“Le propre des apparitions, écrit Grégory Delaplace, c’est de faire apparaître - des choses qui ne peuvent être dites, qui ne peuvent être partagées, discutées, des motifs de dissensus qui remontent dans le passé mais sont encore agissant dans le présent[10]” Vinciane Despret 
“Les fantômes, par définition, semblent à même de rendre visible la présence dans le présent d’un passé qui ne passe pas[11].”

Et il y a une forme d'oligation, de devoir, d'urgence attachée à ces apparitions. Les fantômes ne laissent "pas d’autre choix que de prêter attention, d’être affecté" 🔗 d'agir. Il y a "a something-to-be-done[12]" qui s'impose selon la formule de la professeure de sociologie Avery Gordon à l’Université de Californie à Santa Barbara.

Face à ces apparitions, qui confrontent donc les vivants à un passé traumatique, certains font le choix d’entendre ce que les fantômes ont à dire

"Nombre de peuples ont assumé que les morts font peser des obligations sur ceux qui restent. Nombre de traditions ont appris l’art des enquêtes que ces apparitions, ces ruptures dans le réel exigent pour revenir à la paix… les traiter avec considération, dans le régime des obligations et des réparations, et répondre à ce qu’ils pourraient demander[13]." Vinciane Despret

quand d’autres refusent et refoulent. Mais les fantômes n’ont pas dit leur dernier mot !


7. Les fantômes trouvent toujours une voie.x pour se faire entendre

Dans les sociétés qui acceptent la présence des fantômes, ces derniers se font entendre principalement à travers les médiums. Les médiums, qui font le lien entre le monde invisible et celui que nous connaissons, sont capables de leur donner la parole, en relayant leur parole, mais aussi littéralement, en leur prêtant leur voix (les morts parlent à travers eux en utilisant leur voix).

Mais dans les sociétés qui refusent leur présence, qui ne leur donnent pas la parole, quelle voix les fantômes trouvent-ils ? Ils “empruntent les bruits du monde”, c’est-à-dire “des bruits ordinaires qui surviennent de façon non-ordinaire comme des pleurs de bébés, des cris d’animaux, des tintements de cloches” ou encore des odeurs de cuisine ou des lumières dans le ciel 🔗.  

Des bruits ordinaires mais qui deviennent suspects pour qui sait les entendre et les repérer, car ils dénotent avec le réel tel qu’on a l’habitude de l’entendre, en raison de leur répétition, leur intensité, leur façon brutale de surgir.

Chez les Dörvöd en Mongolie on l’a dit, ni les morts ni les fantômes ne sont censés exister. Pourtant, Grégory Delaplace raconte qu'une jeune mère de famille prénommée Tselei lui rapporte se sentir harcelée par les croassement d’un corbeau chaque nuit mais qu’elle ne parvient pas à le voir. Bien que les fantômes n’existent pas, elle finit tout de même par faire appel à un chaman d’une autre région de la Mongolie (où l’on admet l’existence du monde invisible) qui lui confirme qu’il s’agit là d’un mort qui se manifeste.

Les fantômes font donc irruption partout. Il ne suffit pas de décréter qu’ils n’existent pas pour s’en prémunir. Les morts finissent toujours par trouver une voie.x même quand on ne leur donne pas la parole. Les fantômes ne sont donc pas moins présents en des endroits qu’ailleurs. Ce qui diffère d’un endroit à l’autre, c’est plutôt la volonté et la capacité des humains à vouloir les écouter et les accueillir.

Dans le film Fantôme utile, les fantômes font de la résistance face à des vivants qui font tout pour les faire disparaitre y compris par des séances d'électro-choc sur les vivants pour les faire disparaitre de leur mémoire.

Un ministre du gouvernement fait appel à Nat pour effacer certains fantômes du passé qui le hantent et squattent sa maison (ce sont les victimes du massacre de Thammasat perpétré le 6 octobre 1976, celles de la répression sanglante des "Chemises rouges" en 2010, des soldats sacrifiés dans la guerre du Vietnam ou encore des victimes de disparitions forcées ou de meutres non élucidés en lien avec la modernisation à marche forcée du pays).

Ratchapoom Boonbunchachoke, Fantôme utile (titre original : Pee Chai Dai Ka), 2025 | Source


8. Prendre soin des fantômes, c'est prendre soin des vivants

"Si les fantômes révèlent une mémoire traumatique qui ne passe pas, ils peuvent aussi devenir des supports à partir desquels il est possible de surmonter une situation collectivement traumatisante" 🔗.

Au Vietnam, c’est avec la bénédiction de l’Etat communiste que s’opère la prise en charge des fantômes de guerre et de leurs demandes grâce à la possession médiumnique. Pendant ces séances, décrites par l'ethnographe Paul Sorrentino, médiums, ou parfois de simples membres d’une famille, sont possédés par le mort qui les guide vers le lieu où se trouve ses ossements afin qu’il puisse enfin recevoir les hommages nécessaires.

Pour apaiser ces morts, les familles vietnamiennes chez qui ils apparaissent, peuvent aussi faire le choix de les adopter, de les accueillir parmi leurs ancêtres familiaux. Et ça ce n’est pas rien, car le Vietnam, c’est un pays divisé et miné par trois décennies de guerre, à cause des désaccords des puissances coloniales installées dans le pays. Les morts accueillis dans la famille sont donc potentiellement les ennemis d’hier. Les adopter comme ses morts à soi est devenu la “condition de la réconciliation nationale et le chemin possible d’une véritable paix” 🔗.

Ces apparitions "ne font pas que rendre visible le passé traumatique (...) elles ouvrent aussi la possibilité d’un avenir commun". Elles aident "à réinventer une existence collective - à apprendre à vivre enfin” dirait-on avec Jacques Derrida" 🔗.


9. Le fantôme est appelé à devenir le personnage principal de notre monde

"Les fantômes sont des “personnages centraux de notre époque”, ils sont une “manière de penser notre époque”" 🔗.

Pour Grégory Delaplace, nous vivons dans une époque spectrogène, c’est-à-dire une époque “où l’on produit beaucoup de fantômes".

"La guerre est là, mais aussi, on est de plus en plus conscients du caractère toxique de notre mode de vie, de notre modèle économique. On produit de la mort à grande échelle à travers les différents registres du vivant…on produit des héritages dont il nous faudra être responsable dans le futur..Autrement dit : on produit les fantômes de demain" 🔗.

Les fantômes ne sont donc pas eux une espèce en voie de disparition, ils risquent même de proliférer dans le futur. Pas simplement les fantômes d’êtres humains mais possiblement ceux de toute sorte d’être vivant animal ou végétal 🔗. S’il n’est pas rare de remarquer dans les témoignages que les animaux domestiques - les chiens et les chats - réagissent aux présences des fantômes[14], il existe également des cas dans les archives à différentes époques de fantômes de chiens ou de chevaux. 

Dans le film Fantôme utile, Nat est morte, victime de la pollution à la poussière (d'où... l'aspirateur). La pollution par la poussière fine est un enjeu sanitaire majeur en Thaïlande, c'est un des pays où l'air est le plus toxique. La poussière a une symbolique forte dans le film : au-delà des enjeux de santé environnementale, "le mot “poussière” a pris un sens plus profond dans l’argot contemporain thaïlandais. Il désigne des êtres humains traités comme des moins que rien.... les personnes à qui manque une voix ou du pouvoir pour décider de leur propre vie - qui sont aisément balayés, déplacés et effacés selon la volonté de la classe dirigeante (...) les fantômes sont similaires à la poussière. Tous deux occupent le mauvais endroit au mauvais moment. La poussière ne respecte pas les frontières. Elle s’installe dans votre maison, sur votre écran de télévision, sur votre bureau. Tout comme la poussière, les fantômes sont des choses dont vous ne voulez pas chez vous."

Ratchapoom Boonbunchachoke, Fantôme utile (titre original : Pee Chai Dai Ka), 2025 | Source


10. Prendre au sérieux les fantômes en tant qu'êtres

On l’a vu, on peut envisager les fantômes comme le reflet d’une époque, d’un contexte (les fantômes révèlent une mémoire collective traumatique qui ne “passe” pas) mais basculer dans un "régime d’explication sociologique"[15], c’est aussi “le risque de les faire disparaître alors qu’ils viennent juste d'apparaître”.

Dans le film Fantôme utile, les fantômes sont recrutés en tant que personnages de fiction pour évoquer, explorer des enjeux de mémoire et d'histoire collective dans la société thaïlandaise ("I believe in ghosts as a device; a powerful device that I can use to talk about social collective history in the society" explique le réalisateur Ratchapoom Boonbunchachoke 🔗)

Mais pour Grégory Delaplace, nous aurions tort de réduire les fantômes à des supports symboliques, des métaphores, ils sont aussi “des êtres à prendre au sérieux, en eux-mêmes et pour eux-mêmes 🔗”. Les fantômes sont des "choses qui arrivent" et pas que dans les films !

Pour autant, peut-on considérer les fantômes comme des êtres à part entière, autonomes, dotés d’une subjectivité ?

“Peut être semblerait-il dément de prétendre que les défunts puissent exister hors de toute intervention humaine, qu’ils flottent au-dessus de ou parmi celles et ceux qui leur survivent, indépendamment des efforts concertés de ceux et celles-ci pour les instaurer comme un certain type de partenaire …Mais ne serait-il pas aussi fou … d’affirmer que l’action des défunts se limite à ce que les vivants les autorisent expréssement à faire ? (VF,185).

L’enjeu de ce livre est de mieux comprendre le mode d’existence des fantômes - c’est-à-dire comment un fantôme peut exister dans le monde (comme le fait Vinciane Despret pour les morts). Pour Grégory Delaplace, les fantômes ne sont pas que “des objets passifs” (VF,24) que l’on invente, on peut les considérer comme des sujets pour deux raisons : 

  • une nouvelle existence leur est façonnée par les vivants dans laquelle les morts sont invités à jouer un rôle actif, à intervenir dans certaines situations (VF,24). Il est attendu des morts qu’ils agissent, toujours au bénéfice des vivants.
  • certains morts refusent de faire ce qui est attendu d’eux dans cette nouvelle existence. On l’a vu les fantômes sont des morts qui ne tiennent pas en place, qui débordent des cadres pensés pour eux. “Les défunts s’arrogent marginalement le droit d’exister selon leurs propres termes” (VF,186). “Ne pas tenir à sa place, dévier du rôle et des compétences assignées, n’est-ce pas là la capacité distinctive d’une subjectivité ?” (VF,29)  “Quand ils débordent, c’est la qu’ils se signalent le plus comme sujets 🔗”. 

Pour Grégory Delaplace, il est donc impossible d’affirmer que les fantômes seraient totalement autonomes (ils émergent des institutions humaines, ils n’existent pas indépendamment des humains) ni totalement passifs (ils ne se plient pas toujours à ce que les vivants attendent d’eux) 🔗.

"L’agentivité des morts, leur puissance d’agir en propre, se tiendrait alors dans cet espace-là, cette brèche discrète et pourtant irréductible qu’ils savent ouvrir dans le monde que nous devons apprendre à habiter avec eux, lorsqu’ils débordent les cadres que nous avions pensé un moment pouvoir leur imposer” (VF,185).

11. Etre plus attentifs aux présences invisibles qui nous entourent

“On est entourés de présences qui ne se réduisent pas aux gens qui sont matériellement ici et maintenant.” 🔗

Le travail de Grégory Delaplace nous invite à être attentifs “à des présences qui nous traversent”, dont on “hérite”, qui nous “dépassent” et qu’on peut finir par négliger 🔗.

“Il s’agit ainsi de se mettre à l’écoute d’une voix qui s’invite (...) qui détone, une voix qui dérange à bas bruit les frontières instituées entre les choses et les êtres” (VF,31)

Il nous invite aussi à “nous rendre attentifs aux intelligences que les humains déploient pour faire face aux apparitions intempestives des fantômes 🔗” explique Vinciane Despret. De nombreuses personnes se retrouvent face à des phénomènes qui évoquent une présence mais qu’on ne peut pas expliquer (accumulation de signes tels que des bruits ou des apparitions). Face à ces apparitions, ces présences, ces personnes n’ont pas d’autres choix que de faire avec et de trouver une solution. “C’est là où la critique rationaliste du fantôme est toujours désagréable car face aux trésors que développent les humains pour vivre avec les fantômes, on leur répond “vous êtes bêtes, vous croyez a des choses qui n’existe pas”. Or ces personnes ne cessent de déployer une intelligence sociale pour vivre avec quelque chose qui est toujours déjà là, qu’on le veuille ou non”. 🔗



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Notes

Toutes les citations dans le texte sont de Grégory Delaplace sauf mention contraire.

VF = Grégory Delaplace, La voix des fantômes. Quand débordent les morts, Seuil, 2024.

[1] “Moi je n’avais pas à faire à des fantômes, car c’étaient des morts très personnels et qui n’étaient pas là pour réclamer, qui n’étaient pas là parce que quelque chose n’avait pas été fait (...), plutôt des personnes qui continuaient actes de présence pour les vivants qui les convoquaient (...) Ce n’était pas un passé qui ne passe pas, mais plutôt un présent qui s’éternise” Vinciane Despret 🔗

[2] Grégory Delaplace, « Les fantômes sont des choses qui arrivent », Terrain [En ligne], 69 | 2018, mis en ligne le 22 juin 2018, consulté le 01 janvier 2026. URL : http://journals.openedition.org/terrain/16608 ; DOI : https://doi.org/10.4000/terrain.16608

[3] Une injonction à l'oubli qui montre que l’oubli n’est pas nécessairement que le résultat d’une mémoire qui flanche mais aussi parfois d’un processus actif et intentionnel explique Grégory Delaplace.

[4] Voir l’enquête de l’anthropologue Christophe Pons dans les familles islandaises.

[5] Le cimetière moderne n’arrive qu’au XIXe siècle en Europe. Avant, il n'y avait que très peu de tombes individuelles (les morts étaient enterrés sans distinction dans des fosses communes autour des églises), car les morts à cette époque n’ont pas vocation à être remémorés individuellement mais à entrer dans un collectif d’ancêtres anonymes.

[6] Grégory Delaplace, « Introduction », Études mongoles et sibériennes, centrasiatiques et tibétaines [En ligne], Nord-Asie 1 | 2008, mis en ligne le 22 avril 2009, consulté le 19 avril 2019. URL : http:// journals.openedition.org/emscat/1482

[7] Philippe Charlier, Autopsie des fantômes. Une histoire du surnaturel, Tallandier, 2021, p. 255.

[8] Philippe Charlier, Ibid., p.256.

[9] Vinciane Despret, Les Morts à l’oeuvre, La Découverte, 2023, pp.100-101.

[10] Vinciane Despret, Ibid., p.121.

[11] Grégory Delaplace, « Les fantômes sont des choses qui arrivent », Terrain [En ligne], 69 | 2018, mis en ligne le 22 juin 2018, consulté le 01 janvier 2026. URL : http://journals.openedition.org/terrain/16608 ; DOI : https://doi.org/10.4000/terrain.16608

[12] Avery Gordon, Ghostly Matters : Haunting and the Sociological Imagination (« Matières spectrales : hantise et imagination sociologique ») University of Minnesota Press, 1997.

[13] Vinciane Despret, Ibid., p.101.

[14] “Les humains ne sont pas les seuls à les [les silhouettes, ou autres formes apparitions] voir, à les sentir : les chiens aboient, les chats feulent et s’enfuient. Ce qui apparaît en un lieu concerne toutes celles et ceux qui l’habitent, bien que certains individus particuliers semblent plus sensibles que d’autres à ces présences” Grégory Delaplace, Les Intelligences particulières. Enquête dans les maisons hantées. Préface de Vinciane Despret. Bruxelles, Vues de l’esprit, 2021.

[15] Grégory Delaplace, Les Intelligences particulières. Enquête dans les maisons hantées, Bruxelles, Vues de l’esprit, 2021, p.102.